La BRH et son contexte international

Science des données, crédibilité et transmission de la politique monétaire

Auteur·rice

Thierry Warin, PhD

Date de publication

9 avril 2026

1 Résumé exécutif

Dans l’économie haïtienne, l’inflation ne peut pas être lue comme la seule conséquence d’un déséquilibre interne entre demande et offre. Elle procède, dans une large mesure, de chocs importés, de la dynamique du taux de change, de la disponibilité des devises et du rôle macroéconomique des transferts privés. À cela s’ajoute une contrainte d’observation: une part importante de la demande domestique demeure imparfaitement mesurée, tant en raison de l’informalité que de l’hétérogénéité territoriale. Dans un tel contexte, la décision monétaire ne consiste pas seulement à choisir un taux directeur. Elle consiste à organiser, de manière cohérente, un système d’information, un cadre d’interprétation, une stratégie de communication et une gestion prudente des canaux externes.

L’ambition du rapport est double. D’une part, il propose un cadre analytique unique, suffisamment parcimonieux pour être utilisable par une institution monétaire, mais assez riche pour intégrer les variables qui structurent effectivement l’environnement haïtien: les anticipations d’inflation, la crédibilité, le taux de change, les réserves internationales, les transferts privés et la demande locale observée au moyen de données administratives et numériques. D’autre part, il présente une architecture empirique permettant de transformer des signaux partiels - paiements, crédit, transferts, données géographiques, enquêtes et sources externes - en indicateurs opérationnels pouvant éclairer une décision de politique monétaire. L’idée directrice est que la qualité de la politique dépend moins de la sophistication théorique isolée que de la cohérence entre modèle, mesure et décision.

Dans ce cadre, la crédibilité n’est pas traitée comme un élément rhétorique. Elle est introduite comme une variable économique qui affecte directement la formation des anticipations et indirectement la prime de risque sur le change. Une banque centrale dont les annonces sont comprises et jugées plausibles réduit la persistance de l’inflation, limite les effets de second tour et, toutes choses égales par ailleurs, diminue le coût réel de la désinflation. À l’inverse, lorsque l’ancrage des anticipations est faible, la même hausse des prix importés exige une réponse plus coûteuse en activité et plus exigeante en termes de stabilisation du change. Cette lecture s’inscrit dans la filiation classique de Kydland et Prescott, de Barro et Gordon, de Rogoff, puis de la macroéconomie néokeynésienne des anticipations et des règles de politique monétaire (Kydland & Prescott, 1977; Barro & Gordon, 1983a, 1983b; Rogoff, 1985; Clarida, Galí, & Gertler, 1999; Svensson, 1999; Woodford, 2003).

Le rapport soutient également qu’une banque centrale opérant dans un environnement comme celui d’Haïti ne peut pas se satisfaire d’un diagnostic purement agrégé. Les données de paiements, de crédit, de transferts et d’accessibilité financière permettent déjà d’améliorer la lecture de la demande domestique, à condition de reconnaître explicitement que ces traces ne mesurent pas la totalité de l’activité. Elles doivent être recalées sur des enquêtes et corrigées pour les biais de couverture. L’apport de la science des données ne réside donc pas dans la substitution aux statistiques officielles, mais dans la capacité à fournir, entre deux publications officielles, une estimation cohérente et révisable de la demande, y compris à des niveaux territoriaux plus fins. Les travaux sur le nowcasting, les modèles à facteurs dynamiques, les données scanner et les méthodes d’estimation pour petites zones fournissent ici un socle méthodologique déjà éprouvé (Giannone, Reichlin, & Small, 2008; Bańbura, Giannone, & Reichlin, 2011; Rao & Molina, 2015; Athey & Imbens, 2019; Dubois, Griffith, & O’Connell, 2022).

Enfin, le document réinscrit l’action de la BRH dans son environnement international immédiat. Au début d’avril 2026, la croissance mondiale demeure positive mais moins confortable que prévu quelques mois auparavant. L’inflation mondiale s’est nettement repliée depuis ses pics récents, sans pour autant être devenue bénigne. La hausse récente de l’énergie et des produits alimentaires, le ralentissement du commerce mondial et le maintien de conditions financières internationales encore sélectives reconstituent un régime de vulnérabilité externe particulièrement important pour une petite économie ouverte importatrice nette. Dans un tel environnement, la bonne pratique de politique monétaire n’est pas de raisonner à partir d’une seule projection centrale, mais de travailler explicitement en scénarios, avec un suivi conjoint des prix importés, du change, des réserves, des remittances et des conditions financières internationales (IMF, 2026a; OECD, 2026; FAO, 2026; U.S. Energy Information Administration, 2026; WTO, 2026; World Bank, 2026).

Le message de fond peut être formulé sans ambages. Pour la BRH, la politique monétaire efficace repose sur quatre piliers complémentaires: un ancrage crédible des anticipations, une lecture précise des canaux de transmission en économie ouverte, une amélioration continue de la mesure de la demande domestique et une surveillance systématique du contexte international. Le taux directeur reste l’instrument pivot; mais il n’est efficace qu’inséré dans cette architecture plus large.

2 Objet du rapport et diagnostic central

L’économie haïtienne est confrontée à une configuration monétaire dans laquelle les variables externes pèsent davantage que ne le laisserait supposer une lecture standard d’économie relativement fermée. Le diagnostic utile à une banque centrale ne consiste donc pas à transposer mécaniquement un modèle canonique de stabilisation de l’inflation. Il faut d’abord expliciter les propriétés du terrain institutionnel et macroéconomique sur lequel la politique monétaire s’exerce.

La première propriété est l’importance de l’inflation importée. Pour une économie où la dépendance aux biens énergétiques, alimentaires et intermédiaires importés reste élevée, un choc sur les prix mondiaux n’est jamais un simple bruit de fond. Il modifie rapidement les prix domestiques, surtout lorsque le taux de change se déprécie simultanément. La deuxième propriété est le rôle central des transferts privés. Ils soutiennent la consommation, alimentent l’offre de devises et amortissent certains chocs réels, mais ils sont eux-mêmes sensibles à la conjoncture du pays d’origine, principalement les États-Unis. La troisième propriété est la part élevée d’informalité, qui rend imparfaite l’observation de la demande. La banque centrale doit donc souvent décider avec une information incomplète, hétérogène et parfois asynchrone. La quatrième propriété est la sensibilité des anticipations à la crédibilité institutionnelle. Dans une petite économie ouverte, où le change joue un rôle pivot, les anticipations se forment non seulement à partir de la trajectoire passée des prix, mais aussi de la perception de la capacité de la banque centrale à stabiliser la monnaie.

Ces éléments conduisent à rejeter deux simplifications fréquentes. La première serait de traiter l’inflation comme un phénomène essentiellement domestique. La seconde serait de supposer que la variable d’activité pertinente, c’est-à-dire la demande réelle à laquelle la politique monétaire répond, est observée avec suffisamment de précision pour être insérée telle quelle dans une règle de décision. En pratique, la BRH fait face à une inflation où la composante externe est majeure, à une variable d’activité partiellement latente, et à un canal du change qui transmet rapidement les tensions externes aux prix intérieurs. Le problème monétaire haïtien doit donc être écrit comme un problème de décision sous information incomplète, en économie ouverte, avec ancrage potentiellement imparfait des anticipations.

C’est précisément pour cette raison que le rapport adopte une approche unifiée. Les équations introduites plus loin ne sont pas juxtaposées. Elles forment un système: les chocs internationaux alimentent les prix importés et la conjoncture de la diaspora; ces chocs affectent simultanément les remittances, les réserves, le taux de change et l’inflation; l’inflation courante dépend des anticipations futures; ces anticipations dépendent de la crédibilité; la demande domestique qui entre dans la fonction de réaction monétaire n’est pas observée directement, mais estimée à partir de plusieurs sources. La cohérence du document repose sur cette chaîne causale unique.

3 Un cadre analytique unifié pour la BRH

3.1 La fonction d’objectif

La banque centrale arbitre entre trois objectifs qui, dans le cas haïtien, ne peuvent pas être dissociés proprement: la stabilisation de l’inflation, la stabilisation de l’activité et la limitation d’une volatilité excessive du taux de change. Une fonction de perte intertemporelle suffisamment générale s’écrit ainsi:

\[ \min_{\{i_t\}} \; \mathbb{E}_t \sum_{j=0}^{\infty} \beta^j \left[(\pi_{t+j}-\pi^*)^2 + \lambda x_{t+j}^2 + \mu (\Delta e_{t+j})^2\right]. \]

La notation est standard. \(i_t\) désigne le taux directeur, \(\pi_t\) l’inflation, \(\pi^*\) la cible ou la trajectoire d’inflation souhaitée, \(x_t\) l’écart d’activité ou d’utilisation des capacités, et \(e_t\) le taux de change nominal défini comme le prix de la devise étrangère en gourdes. Le paramètre \(\mu\) traduit une réalité institutionnelle importante: en petite économie ouverte, la banque centrale ne peut pas ignorer la dynamique du change sans prendre le risque d’une transmission rapide aux prix.

3.2 Le bloc réel, le bloc nominal et le bloc externe

Le cœur du modèle est constitué de trois blocs étroitement liés. Le premier est un bloc de demande agrégée, inspiré de la tradition néokeynésienne, mais explicitement enrichi pour tenir compte du rôle des transferts privés:

\[ x_t = E_t x_{t+1} - \sigma \left(i_t - E_t\pi_{t+1} - r_t^n\right) + \chi \, \widetilde{Rem}_t + \varepsilon_t^d. \]

L’écart d’activité dépend du taux d’intérêt réel ex ante, de la position du taux naturel \(r_t^n\), et d’un terme \(\widetilde{Rem}_t\) qui mesure l’écart des transferts privés par rapport à une norme ou à une tendance. Dans l’économie haïtienne, ignorer cette variable reviendrait à omettre un déterminant important de la consommation et de la liquidité en devises.

Le second bloc est une courbe de Phillips ouverte, dans laquelle l’inflation dépend des anticipations, des tensions d’activité et du taux de change:

\[ \pi_t = \beta E_t\pi_{t+1} + \kappa x_t + \eta \Delta e_t + u_t^{imp}. \]

Le terme \(u_t^{imp}\) résume la composante importée de l’inflation qui ne passe pas directement par le change courant. Il peut être écrit comme une combinaison de chocs sur l’énergie, l’alimentation et les coûts logistiques:

\[ u_t^{imp} = \theta_o \Delta p_t^{oil,*} + \theta_f \Delta p_t^{food,*} + \theta_s \Delta c_t^{ship}. \]

Le troisième bloc est un bloc externe. Le taux de change, dans une écriture réduite de type parité non couverte augmentée d’une prime de risque, obéit à:

\[ i_t - i_t^* = E_t \Delta e_{t+1} + \rho_t, \]

avec une prime de risque dépendant notamment de la crédibilité et des réserves:

\[ \rho_t = \rho_0 - \rho_\omega \omega_t - \rho_R \left(\frac{R_t}{M_t}\right) + \rho_v VIX_t. \]

L’intuition est directe. Une plus grande crédibilité, représentée par \(\omega_t\), réduit la prime de risque. Un niveau plus élevé de réserves rapportées aux importations \(R_t/M_t\) agit dans le même sens. À l’inverse, une hausse de l’aversion globale au risque, captée ici par le VIX, accroît la prime de risque et fragilise le change.

3.3 Anticipations, crédibilité et réserves

Le point de raccord entre la littérature sur la crédibilité et le modèle ouvert est la formation des anticipations d’inflation:

\[ E_t\pi_{t+1} = \omega_t \pi^* + (1-\omega_t)\tilde{\pi}_t, \qquad 0 \le \omega_t \le 1. \]

Le paramètre \(\omega_t\) mesure le degré d’ancrage. Lorsqu’il est élevé, les anticipations privées s’alignent sur la cible ou sur la trajectoire annoncée. Lorsqu’il est faible, elles reflètent davantage une inflation extrapolée, \(\tilde{\pi}_t\), construite à partir de l’expérience passée et des signaux contemporains, notamment de change.

Les réserves obéissent, en première approximation, à l’identité suivante:

\[ \Delta R_t = Rem_t + X_t - M_t + K_t + Interv_t, \]

\(Rem_t\) désigne les transferts privés, \(X_t\) les exportations, \(M_t\) les importations, \(K_t\) les autres flux de capitaux et \(Interv_t\) les interventions de change de la banque centrale. Cette équation ne résume pas toute la complexité de la balance des paiements, mais elle suffit pour faire apparaître le lien essentiel entre remittances, réserves et capacité de stabilisation du marché des changes.

3.4 Le bloc de mesure

La décision monétaire ne repose pas sur la variable \(x_t\) observée directement. Elle repose sur une estimation de la demande ou de l’activité à partir de plusieurs sources. Soit \(D_{g,t}^*\) la demande locale latente dans la zone \(g\) à la date \(t\). Les sources disponibles n’en donnent que des mesures partielles:

\[ y_{g,t}^{(k)} = \alpha_k + \lambda_k D_{g,t}^* + \varepsilon_{g,t}^{(k)}, \]

pour \(k=1,\ldots,K\), où chaque source - paiements, crédit, transferts, données spatiales, enquêtes - possède son propre bruit de mesure. L’agrégation nationale estimée s’écrit alors:

\[ \widehat{D}_t = \sum_g s_g \, E\!\left(D_{g,t}^* \mid y_{g,t}^{(1)},\ldots,y_{g,t}^{(K)}\right), \]

avec \(s_g\) comme poids territoriaux. Cette demande estimée est ensuite transformée en écart d’activité opérationnel:

\[ \widehat{x}_t = \varphi \left(\widehat{D}_t - D_t^{pot}\right). \]

La règle de décision monétaire devient alors:

\[ i_t = \bar{i} + \phi_\pi (\pi_t-\pi^*) + \phi_x \widehat{x}_t + \phi_e \Delta e_t. \]

Ce point est central. Le modèle théorique et l’architecture de données sont reliés par la variable \(\widehat{x}_t\). Une banque centrale ne décide jamais à partir de l’écart d’activité “vrai”; elle décide à partir de sa meilleure estimation de cet écart. Toute amélioration de la mesure se transmet donc, par construction, à la qualité de la décision.

3.5 Tableau de lecture des principales notations

La notation peut être résumée de manière plus narrative. Le couple \((\pi_t,\pi^*)\) désigne respectivement l’inflation observée et la trajectoire cible poursuivie par l’autorité monétaire. La variable \(x_t\) représente l’écart d’activité, tandis que \(i_t\) est le taux directeur. Le taux de change nominal est noté \(e_t\), les réserves internationales \(R_t\), et les transferts privés entrants \(Rem_t\). Le paramètre \(\omega_t\) est utilisé comme mesure réduite de crédibilité, au sens du degré d’ancrage des anticipations. Enfin, \(D_{g,t}^*\) désigne la demande locale latente, \(\widehat{D}_t\) l’agrégat estimé à partir des sources disponibles, et \(\widehat{x}_t\) l’écart d’activité construit opérationnellement pour la décision.

Le choix de cette notation n’est pas neutre. Il permet de garder la même logique d’un bout à l’autre du rapport. Les variables externes entrent dans le modèle par le change, les réserves, les remittances et les prix importés. La crédibilité entre par \(\omega_t\). L’information statistique entre par \(\widehat{D}_t\) puis \(\widehat{x}_t\). La fonction de réaction monétaire, enfin, relie explicitement ces éléments à l’instrument de politique. Le reste du document développe cette articulation au lieu d’additionner des blocs analytiques disjoints.

4 Crédibilité, incohérence temporelle et ancrage des anticipations

La littérature sur la crédibilité est souvent mobilisée de façon ornementale. Dans le cas présent, elle est nécessaire pour comprendre pourquoi deux banques centrales faisant face à un même choc externe peuvent obtenir des résultats très différents. Une institution jugée cohérente et prévisible transmet plus rapidement sa politique aux anticipations privées. Une institution jugée peu fiable doit compenser par des mouvements plus coûteux en taux, par une plus grande mobilisation des réserves, ou par une communication plus défensive.

Le point de départ canonique demeure le problème d’incohérence temporelle. Kydland et Prescott (1977) montrent qu’une politique optimale annoncée aujourd’hui peut cesser d’être optimale demain, une fois que les agents privés ont formé leurs anticipations. Barro et Gordon (1983a, 1983b) en tirent la conclusion monétaire classique: sous discrétion, une banque centrale peut être tentée de créer une surprise inflationniste pour stimuler temporairement l’activité; mais si les agents anticipent ce comportement, l’économie converge vers un équilibre avec inflation plus élevée et sans gain réel durable. Rogoff (1985) montre ensuite qu’une architecture institutionnelle donnant davantage de poids à la stabilité des prix peut réduire ce biais inflationniste.

Dans le cadre retenu ici, cette intuition se traduit immédiatement dans l’équation d’anticipations. En substituant la règle d’ancrage dans la courbe de Phillips, on obtient:

\[ \pi_t = \beta \left[\omega_t \pi^* + (1-\omega_t)\tilde{\pi}_t\right] + \kappa x_t + \eta \Delta e_t + u_t^{imp}. \]

Cette écriture est très instructive. À choc d’offre donné, une hausse de \(\omega_t\) réduit le poids de l’inflation extrapolée dans la dynamique courante. L’inflation devient alors moins persistante. Inversement, lorsque l’ancrage est faible, le terme \((1-\omega_t)\tilde{\pi}_t\) domine davantage, ce qui prolonge les effets des dépréciations de change et des hausses de prix importés. La crédibilité réduit donc non seulement le niveau anticipé de l’inflation future, mais aussi sa mémoire.

Dans une petite économie ouverte, l’effet de crédibilité ne s’arrête pas aux anticipations de prix. Il agit également sur le change par le biais de la prime de risque. En effet, l’équation précédente implique, toutes choses égales par ailleurs:

\[ \frac{\partial \rho_t}{\partial \omega_t} < 0. \]

Une hausse de la crédibilité réduit la prime exigée pour détenir des actifs domestiques exposés au risque de change. Le mécanisme est particulièrement important lorsqu’un choc externe menace de se transformer en spirale de dépréciation et de révision des anticipations. Dans ce cas, la crédibilité a une double utilité: elle agit directement sur \(E_t\pi_{t+1}\) et indirectement sur \(\Delta e_t\) via \(\rho_t\).

La littérature néokeynésienne a ensuite reformulé cette intuition dans un cadre intertemporel plus riche, où la politique monétaire influence l’économie principalement par les anticipations de taux et d’inflation futurs (Clarida et al., 1999; Svensson, 1999; Woodford, 2003). Le point essentiel pour la BRH est que l’efficacité d’une décision prise aujourd’hui dépend de la confiance que les agents accordent à la trajectoire implicite de cette décision. Une hausse du taux directeur n’est pas seulement un renchérissement du financement courant; c’est un signal sur la trajectoire future de la stabilité nominale.

Il s’ensuit une implication pratique. Pour la BRH, la crédibilité ne peut pas être comprise uniquement comme la capacité à annoncer une cible. Elle doit être pensée comme la cohérence intertemporelle entre quatre dimensions: la décision de taux, la gestion du marché des changes, la trajectoire des réserves et la communication institutionnelle. Si ces quatre dimensions envoient des signaux contradictoires, la valeur économique de \(\omega_t\) se dégrade, quelle que soit la qualité formelle du cadre de politique monétaire.

5 Canaux de transmission de la politique monétaire en économie ouverte

5.1 Une décomposition cohérente avec le modèle

Le cadre introduit plus haut permet de décomposer la transmission de la politique monétaire sans juxtaposer artificiellement des canaux hétérogènes. En différenciant la courbe de Phillips ouverte par rapport au taux directeur, on obtient:

\[ \frac{\partial \pi_t}{\partial i_t} = \beta \frac{\partial E_t\pi_{t+1}}{\partial i_t} + \kappa \frac{\partial x_t}{\partial i_t} + \eta \frac{\partial \Delta e_t}{\partial i_t}. \]

Cette expression résume le canal des anticipations, le canal de la demande et le canal du change. Elle est plus utile que des listes de canaux non reliés, parce qu’elle part d’une équation unique de détermination de l’inflation. Toute la discussion sur la transmission peut alors être conduite à partir du poids relatif des trois dérivées partielles.

Le canal des anticipations dépend de la crédibilité. Si \(\omega_t\) est élevé, une décision de politique monétaire modifie rapidement l’inflation anticipée. Le canal de la demande dépend de la sensibilité de la dépense au taux réel. Enfin, le canal du change dépend du pass-through et de la réaction du marché des changes aux différentiels de taux et à la prime de risque. Dans une économie comme Haïti, il est raisonnable de supposer que le troisième canal est particulièrement rapide.

5.2 Le canal du taux d’intérêt réel

Le mécanisme le plus classique passe par le taux d’intérêt réel ex ante, \(i_t - E_t\pi_{t+1}\). Une hausse du taux directeur tend à réduire la consommation et l’investissement en renchérissant le coût de financement et en augmentant l’incitation au report de la dépense. La formulation retenue dans l’équation de demande n’est rien d’autre qu’une version compacte de cette idée. Elle rejoint la littérature standard sur la transmission via les taux courts et longs, les prix d’actifs et la substitution intertemporelle (Bernanke & Blinder, 1992).

Dans le cas haïtien, ce canal existe mais il ne faut pas le surestimer mécaniquement. Son efficacité dépend de la profondeur financière, de l’accès effectif au crédit, de la concurrence bancaire, de la structure des bilans et du degré d’intermédiation formelle. Lorsque la part de l’économie hors du système bancaire est élevée, une variation du taux directeur peut mettre plus de temps à se diffuser dans la dépense agrégée que dans le marché des changes.

5.3 Le canal du crédit et des bilans

Le canal du crédit peut être introduit en enrichissant le bloc réel de la façon suivante:

\[ x_t = E_t x_{t+1} - \sigma \left(i_t - E_t\pi_{t+1} - r_t^n\right) + \chi \, \widetilde{Rem}_t + \chi_L L_t + \varepsilon_t^d, \]

avec une offre de crédit réduite dépendant du coût de financement et de la solidité des bilans bancaires:

\[ L_t = \ell_0 - \ell_1 i_t + \ell_2 NW_t^b + \varepsilon_t^L. \]

Ici, \(NW_t^b\) désigne une mesure de la richesse nette ou de la robustesse du secteur bancaire. Cette extension s’inscrit dans la lignée du credit channel et de l’accélérateur financier (Bernanke & Gertler, 1995; Bernanke, Gertler, & Gilchrist, 1999; Kashyap & Stein, 2000). Elle rappelle que la politique monétaire agit non seulement par le prix des fonds, mais aussi par la capacité des intermédiaires à prêter et par la prime de financement externe.

La leçon pratique est cependant nuancée. Dans une économie où le crédit formel ne couvre qu’une fraction de l’activité, ce canal peut être important pour certains segments sans être le vecteur dominant de la transmission macroéconomique de court terme. Il faut donc l’intégrer au modèle, sans lui attribuer ex ante une primauté empirique qu’il n’a pas nécessairement.

5.4 Le canal du change comme mécanisme pivot

L’originalité du cas haïtien tient à ce que le canal du change opère souvent plus vite que le canal du crédit bancaire domestique. L’équation de parité augmentée de la prime de risque montre que le différentiel de taux d’intérêt, la crédibilité et les réserves influencent le taux de change. Or ce dernier entre directement dans la courbe de Phillips ouverte. Le mécanisme peut se résumer par la chaîne suivante:

\[ i_t \rightarrow \rho_t \rightarrow e_t \rightarrow \pi_t. \]

Dans un contexte de pass-through significatif, une variation du taux directeur qui stabilise les anticipations de change peut produire un effet désinflationniste plus rapide qu’un ralentissement de la demande domestique à travers le seul crédit. Cette configuration est cohérente avec la littérature sur les économies émergentes et sur la “peur du flottement”, où la monnaie joue un rôle central dans la stabilité nominale (Calvo & Reinhart, 2002; Mishkin, 2008).

5.5 Le canal des transferts privés

Le rôle des transferts privés mérite d’être isolé. Dans le modèle retenu, ils affectent simultanément le bloc réel et le bloc externe. Une hausse de \(Rem_t\) accroît la consommation disponible, donc l’activité; mais elle améliore aussi l’offre de devises et peut renforcer les réserves, ce qui tend à modérer la prime de risque et la pression de change. Formellement, le signe de deux dérivées est crucial:

\[ \frac{\partial x_t}{\partial Rem_t} > 0, \qquad \frac{\partial R_t}{\partial Rem_t} > 0. \]

Ce double rôle complique l’interprétation des chocs. Une hausse des remittances peut soutenir la demande tout en limitant, au moins partiellement, les pressions de change. Une baisse des remittances produit l’effet inverse: elle affaiblit la demande et resserre simultanément la contrainte de devises. Pour la BRH, il serait donc erroné de traiter les transferts privés comme une simple variable sociale. Il s’agit d’un canal macrofinancier de premier ordre.

6 Taux de change, réserves, transferts privés et inflation importée

Le système d’équations proposé conduit à donner un statut analytique privilégié à quatre variables: le taux de change, les réserves internationales, les transferts privés et les prix importés. Ce ne sont pas seulement quatre indicateurs à surveiller; ce sont les quatre nœuds d’un système externe qui structure la dynamique monétaire intérieure.

Le taux de change est la variable pivot à court terme. Son importance ne tient pas uniquement au renchérissement mécanique des biens importés. Elle tient aussi au fait que le change transmet à l’ensemble de l’économie une information sur la rareté relative des devises, la confiance dans la monnaie nationale et la crédibilité du cadre de politique monétaire. En pratique, une dépréciation peut alimenter la formation des prix bien au-delà du seul contenu importé immédiat, notamment lorsqu’elle modifie les anticipations de coûts futurs.

Les réserves internationales jouent à la fois comme amortisseur et comme signal. Elles accroissent la capacité d’intervention sur le marché des changes et réduisent, lorsque leur niveau est jugé adéquat, la prime de risque incorporée dans le taux de change. La relation retenue dans le modèle, \(\partial \rho_t / \partial (R_t/M_t) < 0\), formalise cette intuition. Une banque centrale qui perd rapidement des réserves sans stratégie explicite fragilise son propre signal. À l’inverse, une gestion prudente des réserves peut stabiliser les anticipations même lorsque les interventions restent mesurées.

Les transferts privés occupent une place singulière. Ils alimentent la demande et, simultanément, la liquidité en devises. En termes dynamiques, on peut résumer leur rôle par l’enchaînement suivant:

\[ Rem_t \uparrow \Rightarrow \Delta R_t \uparrow \Rightarrow \rho_t \downarrow \Rightarrow e_t \downarrow \Rightarrow \pi_t^{imp} \downarrow, \]

alors même qu’ils peuvent soutenir la consommation. La même variable peut donc atténuer un risque de change tout en soutenant l’activité. Cette propriété suffit à expliquer pourquoi le suivi des remittances est indispensable à une lecture rigoureuse de la politique monétaire haïtienne.

Enfin, l’inflation importée n’est pas un résidu. Dans le cadre retenu, elle s’écrit:

\[ \pi_t^{imp} = \eta \Delta e_t + \theta_o \Delta p_t^{oil,*} + \theta_f \Delta p_t^{food,*} + \theta_s \Delta c_t^{ship}. \]

Cette équation est plus qu’une décomposition comptable. Elle permet de distinguer trois situations analytiquement différentes. Dans la première, la hausse de l’inflation provient surtout des prix mondiaux et non du change. Dans la deuxième, elle provient surtout d’une dépréciation domestique. Dans la troisième, les deux mécanismes se renforcent. Les réponses de politique ne sont pas identiques dans ces trois cas. Lorsque le choc est largement externe et temporaire, la banque centrale peut accepter un certain lissage. Lorsque le choc de prix importés se double d’un désancrage du change, l’inaction est plus coûteuse.

Pour la BRH, la conclusion est nette. Les décisions monétaires doivent être éclairées par une lecture conjointe de ces quatre variables, et non par une seule mesure d’inflation globale. Une hausse de l’inflation observée n’appelle pas la même réponse selon qu’elle est portée par une accélération des prix alimentaires mondiaux, par un affaiblissement des remittances, par une détérioration de la prime de risque ou par une demande domestique plus forte que prévu.

7 Science des données, demande locale et cohérence macro-territoriale

7.1 Le problème d’observation

L’un des apports les plus importants de la science des données à une banque centrale ne réside pas dans la prévision spectaculaire, mais dans l’amélioration de l’observation courante. Une institution monétaire ne décide pas dans le vide. Elle doit évaluer, avant la publication complète des statistiques officielles, si la demande ralentit, se déplace ou se fragmente territorialement. Dans un pays où l’informalité est élevée et où les ruptures locales peuvent être marquées, cette question est décisive.

C’est la raison pour laquelle le rapport introduit une demande locale latente, \(D_{g,t}^*\). Les traces numériques et administratives - paiements, crédit, transferts, données géographiques, sources satellitaires ou enquêtes - n’observent pas directement cette grandeur. Elles en fournissent des projections partielles. Le bon objet de travail n’est donc ni la donnée brute ni un agrégat national trop lisse, mais une estimation fusionnée de la demande sous-jacente.

7.2 Un cadre de nowcasting cohérent avec la décision monétaire

Une écriture état-espace simple permet de formaliser cette idée:

\[ D_{g,t}^* = \rho_D D_{g,t-1}^* + \gamma' X_{g,t}^{HF} + \eta_g + \nu_{g,t}, \]

\[ y_{g,t}^{(k)} = \alpha_k + \lambda_k D_{g,t}^* + \varepsilon_{g,t}^{(k)}. \]

Le premier membre décrit l’évolution de la demande locale latente en fonction de sa propre inertie, de signaux haute fréquence \(X_{g,t}^{HF}\) et d’effets fixes territoriaux \(\eta_g\). Le second membre relie les différentes sources observées à cet état latent. Ce type de structure est proche de l’esprit des modèles à facteurs dynamiques et des dispositifs de nowcasting qui permettent d’intégrer des publications asynchrones, des données manquantes et des fréquences différentes (Giannone et al., 2008; Bańbura et al., 2011).

Lorsque le nombre de séries devient important, il est naturel d’introduire un facteur commun:

\[ f_t = A f_{t-1} + u_t, \qquad y_t = \Lambda f_t + e_t. \]

Cette structure permet d’extraire un signal macroéconomique à partir d’un grand nombre de séries corrélées, tout en gérant les “ragged edges” et les révisions. Elle est particulièrement utile lorsqu’une banque centrale dispose de données quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles qui n’arrivent pas au même moment.

7.3 Du local au national: la contrainte de cohérence verticale

L’intérêt d’une mesure territoriale de la demande ne réside pas seulement dans la cartographie. Il réside aussi dans la possibilité de reconstruire un indicateur national plus informatif. D’où la contrainte:

\[ \widehat{D}_t = \sum_g s_g \widehat{D}_{g,t}. \]

Cette équation impose que l’indicateur national résulte de l’agrégation des estimations locales. Elle évite le défaut fréquent qui consiste à produire, d’un côté, un indicateur macroéconomique national, et, de l’autre, des cartes locales sans véritable articulation analytique. Dans le cadre de la politique monétaire, la cohérence verticale est essentielle: la variable \(\widehat{x}_t\) qui entre dans la règle de décision doit pouvoir être expliquée par ses composantes territoriales.

7.4 Granularité fine et méthodes pour petites zones

À des niveaux géographiques fins, les cellules observées sont souvent petites, bruyantes et discontinues. L’estimation directe devient alors instable. Les méthodes d’estimation pour petites zones fournissent une solution robuste, fondée sur le shrinkage vers une structure commune (Rao & Molina, 2015). Une écriture simple est la suivante:

\[ \hat\theta_{g,t}^{EBLUP} = \gamma_{g,t}\hat\theta_{g,t}^{dir} + (1-\gamma_{g,t})x_{g,t}'\hat\beta, \]

avec

\[ \gamma_{g,t} = \frac{\sigma_u^2}{\sigma_u^2 + \psi_{g,t}}. \]

Lorsque l’information locale directe est très bruyante, le poids \(\gamma_{g,t}\) baisse et l’estimateur s’appuie davantage sur la structure transversale. Cette logique est très bien adaptée à des systèmes statistiques qui cherchent à produire, de façon prudente, des indicateurs communaux ou infra-communaux sans surinterpréter des données clairsemées.

7.5 La correction de couverture

L’usage des traces numériques pose un problème immédiat dans le cas haïtien: elles ne coïncident pas avec la demande totale. Une écriture réduite utile est la suivante:

\[ \widehat{D}_{g,t}^{digital} = \pi_{g,t} D_{g,t}^* + u_{g,t}, \]

\(\pi_{g,t}\) mesure le taux de couverture numérique ou formelle de la demande. Une correction empirique peut alors être formulée comme suit:

\[ \widehat{D}_{g,t}^{corr} = \frac{\widehat{D}_{g,t}^{digital}}{\pi_{g,t}}. \]

La difficulté n’est pas conceptuelle; elle est empirique. Il faut estimer \(\pi_{g,t}\) à partir d’enquêtes, de sources administratives et d’informations sur l’accès aux services financiers. Autrement dit, la science des données ne remplace pas le travail statistique classique. Elle le rend plus fréquent, plus désagrégé et plus révisable.

7.6 L’intérêt opérationnel pour la politique monétaire

L’amélioration de la mesure a une traduction immédiate pour la politique. Si la banque centrale décide à partir de \(\widehat{x}_t\) plutôt que de \(x_t\), alors la réduction de l’erreur de mesure diminue mécaniquement l’erreur de politique:

\[ Var(\widehat{x}_t - x_t) \downarrow \Rightarrow Var(i_t - i_t^{opt}) \downarrow. \]

Cette relation n’a rien d’un slogan. Elle signifie que les investissements dans les données, l’interopérabilité, le géocodage, la fusion de sources et les méthodes de nowcasting sont des investissements dans la qualité de la décision monétaire elle-même. C’est là que la science des données devient une question de banque centrale, et non une simple modernisation technologique.

8 Quelles données la BRH peut-elle mobiliser concrètement?

8.1 Un socle institutionnel déjà plus riche qu’il n’y paraît

La BRH n’est pas en situation de page blanche. Son infrastructure institutionnelle offre déjà plusieurs points d’entrée pour une mesure plus fine de l’activité. Le document d’information consacré au système de paiement en Haïti rappelle que le SPIH a été lancé en 2007 et le PRONAP en 2012, et que les fournisseurs de services de paiement électronique ont été autorisés à partir de la circulaire 121 de décembre 2021 (BRH, 2024a). Ces éléments sont importants, car ils signifient qu’une partie croissante des flux monétaires formels transite déjà par une architecture que la banque centrale régule, observe ou supervise.

Au 9 avril 2026, la page de supervision de la BRH consacrée aux fournisseurs de services de paiement électronique recense cinq entités: HaitiPay, NatCash, MAGO, MonCash et KashPaw (BRH, n.d.-b). Il s’agit moins d’une simple information institutionnelle que d’un indice de la diversité des canaux par lesquels les transactions peuvent être observées. Le Bureau d’Information sur le Crédit, présenté par la BRH comme un dispositif visant à améliorer l’inclusion financière et à réduire les coûts d’intermédiation, constitue un deuxième gisement d’information, notamment pour la lecture des conditions de crédit (BRH, n.d.-c). Les rapports mensuels sur les transferts privés internationaux et les informations quotidiennes sur le marché des changes complètent ce noyau.

8.2 Une lecture prudente de la couverture

L’existence de ces sources ne doit cependant pas conduire à confondre signal numérique et demande totale. L’enquête FinScope MPME Haïti 2023, publiée par la BRH en 2025, repose sur un échantillon de 5 310 propriétaires ou dirigeants d’entreprises et se veut représentative aux niveaux national, régional et urbain-rural (BRH, 2025a). Ses résultats rappellent l’ampleur des biais de couverture potentiels: 89 % des entreprises observées sont des entrepreneurs individuels non enregistrés; 14 % seulement sont bancarisées; et 99 % déclarent dépendre du cash dans leur fonctionnement courant (BRH, 2025a). Une politique de données qui ignorerait ces proportions confondrait rapidement formalisation partielle et activité totale.

Cette lecture est cohérente avec les résultats de la base Global Findex 2021, selon laquelle l’accès aux comptes formels et à la monnaie mobile demeure incomplet et fortement différencié selon les espaces et les groupes sociaux (World Bank, 2022). Il ne faut donc pas promettre à la donnée transactionnelle ce qu’elle ne peut pas fournir seule. Sa valeur vient précisément de son intégration à d’autres sources et de sa correction par des enquêtes.

8.3 Télécommunications, géographie et contraintes de gouvernance

Le projet Haiti Digital Acceleration Project de la Banque mondiale indique par ailleurs que le pays compte deux opérateurs mobiles et deux principaux fournisseurs d’accès internet. Il souligne aussi qu’une part non négligeable de la population vit encore hors couverture télécom, tout en montrant qu’une large part des sites publics géolocalisés était déjà couverte par les réseaux 3G ou 4G au moment de l’évaluation initiale (World Bank, 2020). Ce diagnostic est important pour deux raisons. D’une part, il confirme que la production d’indicateurs territoriaux fins est envisageable. D’autre part, il rappelle que cette production se heurte à des limites d’infrastructure, de cybersécurité, de protection des données et d’interopérabilité.

Autrement dit, la qualité d’un système de science des données pour banque centrale n’est pas seulement fonction du nombre de séries disponibles. Elle dépend de la qualité des identifiants, de la stabilité des formats, de la précision géographique, des règles d’anonymisation, des protocoles de partage et de la résilience cyber. Les difficultés de gouvernance des données ne sont pas périphériques; elles conditionnent directement la crédibilité et la pérennité du dispositif.

8.4 Un schéma opérationnel de mobilisation des données

Un schéma opérationnel réaliste peut être formulé sans recourir à un tableau exhaustif. Les flux issus du PRONAP, du SPIH et des FSP constituent le premier noyau, parce qu’ils renseignent la circulation des transactions formelles et permettent de nowcaster la demande marchande. Le BIC forme un deuxième noyau, orienté vers les conditions de financement, la structure du portefeuille déclaré et la segmentation territoriale ou sectorielle du crédit. Les rapports sur les transferts privés apportent une troisième couche d’information, essentielle pour la lecture conjointe de la demande et des devises disponibles. Les données quotidiennes de change complètent ce dispositif en fournissant des signaux très rapides sur la pression de change et le pass-through potentiel. Enfin, la cartographie des points de service, les enquêtes FinScope et les autres sources de calibration permettent d’estimer la couverture du signal numérique et d’éviter la confusion entre activité observée et activité totale.

Le point essentiel n’est pas de produire d’emblée une mesure exhaustive et quotidienne de la consommation de chaque quartier. Il est de construire, étape par étape, un indicateur territorial crédible, révisable et cohérent avec les agrégats nationaux. Dans une première phase, le niveau départemental apparaît défendable. Le niveau communal devient réaliste lorsque les adresses, les identifiants d’agents et les points de service sont suffisamment normalisés. Cette prudence méthodologique vaut mieux qu’une promesse de granularité illusoire.

9 Le contexte international au début d’avril 2026

9.1 Une conjoncture mondiale moins confortable que la seule lecture de la croissance ne le suggère

Au début d’avril 2026, le contexte international ne correspond ni à une crise mondiale généralisée, ni à un retour simple à la normalité pré-choc. Le dernier cadrage complet du FMI, publié en janvier 2026, projette une croissance mondiale de 3,3 % en 2026 et de 3,2 % en 2027, avec une inflation mondiale de 3,8 % puis 3,4 % (IMF, 2026a). L’OCDE, dans son rapport intérimaire de mars 2026, propose un scénario plus prudent, avec 2,9 % de croissance mondiale en 2026 et 3,0 % en 2027, ainsi qu’une inflation du G20 de 4,0 % en 2026 (OECD, 2026). La divergence n’est pas un détail statistique. Elle signale que l’environnement mondial doit être lu comme un éventail de scénarios, non comme une trajectoire certaine.

Pour une petite économie ouverte telle qu’Haïti, cette nuance importe davantage que le chiffre central lui-même. Ce qui compte n’est pas uniquement le rythme de l’activité mondiale, mais la composition du risque externe: énergie, alimentation, commerce, conditions financières et situation américaine en tant que principal point d’ancrage des remittances.

9.2 Énergie, alimentation et commerce mondial

Au printemps 2026, les signaux les plus sensibles concernent l’énergie et l’alimentation. L’Energy Information Administration indique que le Brent a atteint en moyenne 103 dollars le baril en mars 2026 et que son scénario central envisage un pic autour de 115 dollars au deuxième trimestre avant détente graduelle (U.S. Energy Information Administration, 2026). La FAO signale, pour mars 2026, un indice des prix alimentaires à 128,5, en hausse mensuelle de 2,4 %, avec une hausse de 1,5 % pour les céréales et de 4,3 % pour le blé (FAO, 2026). Dans le même temps, l’Organisation mondiale du commerce anticipe un ralentissement du commerce mondial de marchandises à 1,9 % en 2026, après 4,6 % en 2025, tandis que les services ralentiraient à 4,8 % après 5,3 % (WTO, 2026).

Ces informations s’insèrent directement dans le terme \(u_t^{imp}\) de l’équation d’inflation importée. Elles rappellent qu’une banque centrale comme la BRH fait face à un risque de renchérissement importé qui n’est ni abstrait ni lointain. Les prix mondiaux peuvent se tendre au moment même où le commerce ralentit, ce qui détériore à la fois les prix relatifs et les conditions d’approvisionnement.

9.3 Le voisinage régional et les conditions financières

La Banque mondiale projette, dans sa mise à jour régionale du 8 avril 2026, une croissance de 2,1 % pour l’Amérique latine et les Caraïbes en 2026, après 2,4 % en 2025, puis 2,4 % en 2027 (World Bank, 2026). La région n’entre donc pas en 2026 avec une dynamique particulièrement robuste. Pour Haïti, cela signifie que l’environnement régional n’offre pas un soutien suffisant pour compenser des chocs énergétiques ou financiers plus larges.

Du côté des conditions monétaires internationales, les grandes banques centrales ont nettement ralenti leur cycle de resserrement, sans pour autant recréer un environnement pleinement accommodant. La Réserve fédérale a maintenu en mars 2026 sa fourchette cible entre 3,50 % et 3,75 %, tandis que la Banque centrale européenne a laissé inchangée sa facilité de dépôt à 2,00 % (Board of Governors of the Federal Reserve System, 2026; European Central Bank, 2026). Pour la BRH, le paramètre pertinent n’est pas seulement \(i_t^*\), mais le coût externe effectivement augmenté de la prime de risque \(\rho_t\). Tant que les conditions financières mondiales restent sélectives, la marge d’erreur sur le change demeure réduite.

9.4 Lecture synthétique des principaux signaux externes

Trois conclusions ressortent de ces indicateurs. Premièrement, la croissance mondiale reste positive, mais le corridor de prévision est plus incertain qu’au début de l’année, comme le montre l’écart entre le scénario du FMI et celui de l’OCDE. Deuxièmement, les risques d’inflation importée sont redevenus concrets sous l’effet combiné de l’énergie et de l’alimentation. Troisièmement, le commerce mondial et le voisinage régional n’offrent pas, à ce stade, un soutien suffisant pour neutraliser ces risques. En conséquence, la BRH a intérêt à suivre moins un seul indicateur synthétique de conjoncture mondiale qu’un petit ensemble cohérent de variables: croissance mondiale, prix du Brent, indice alimentaire de la FAO, dynamique du commerce mondial, conditions de taux internationaux et impulsion régionale latino-américaine.

La conclusion de cette section est claire. Le contexte international ne justifie ni panique ni relâchement. Il appelle une lecture plus exigeante des canaux externes. Pour la BRH, les variables à suivre en priorité ne sont pas la seule croissance mondiale ou le seul CPI américain, mais la combinaison des prix importés, du change, des remittances, des réserves et des conditions financières internationales.

10 Vers une architecture décisionnelle intégrée pour la BRH

10.1 Pourquoi une architecture intégrée est nécessaire

Les sections précédentes convergent vers une même conclusion. Une décision monétaire bien fondée ne peut pas être déduite d’une seule équation ni d’une seule statistique. Elle résulte d’une architecture où se rencontrent le diagnostic externe, la mesure de la demande, l’analyse des anticipations et la cohérence opérationnelle des instruments. Le taux directeur reste le levier central, mais son efficacité dépend de la manière dont il s’articule à la communication, aux réserves, aux interventions de change et à la qualité de l’information disponible.

Dans le cadre adopté ici, la logique décisionnelle peut être reformulée comme une séquence analytique. La première étape consiste à identifier la nature du choc dominant: choc de prix importés, choc de remittances, choc de crédibilité, choc de demande, ou combinaison de plusieurs. La deuxième consiste à mettre à jour \(\widehat{D}_t\) et donc \(\widehat{x}_t\) à partir des nouvelles informations. La troisième consiste à évaluer la réaction attendue des anticipations et du change, compte tenu de \(\omega_t\) et de la position de réserves. La quatrième consiste enfin à choisir une réponse de taux et, le cas échéant, une stratégie complémentaire de communication et d’intervention.

10.2 Une formulation par scénarios

Ce raisonnement peut être formalisé dans un cadre de scénarios. Soit \(S\) l’ensemble des scénarios jugés pertinents à la date \(t\), chacun avec une probabilité subjective \(p_s\). La décision optimale s’écrit alors:

\[ \min_{i_t,Interv_t} \; \sum_{s \in S} p_s \left[(\pi_{t+1}(s)-\pi^*)^2 + \lambda x_{t+1}(s)^2 + \mu (\Delta e_{t+1}(s))^2\right]. \]

Cette formulation est adaptée à un environnement comme celui d’avril 2026, où un scénario central doit être complété par des scénarios énergétiques, commerciaux et financiers défavorables. Elle est aussi mieux adaptée à la réalité institutionnelle d’une banque centrale qu’une projection unique présentée comme certaine.

10.3 L’intégration des données dans la décision

La place des données devient alors explicite. La mise à jour de \(\widehat{D}_t\) n’est pas un exercice séparé de la décision; elle en est un intrant constitutif. Une architecture opérationnelle peut être résumée par la chaîne suivante:

\[ \text{Sources brutes} \rightarrow \text{Fusion et correction de couverture} \rightarrow \widehat{D}_{g,t} \rightarrow \widehat{D}_t \rightarrow \widehat{x}_t \rightarrow i_t. \]

Lorsque cette chaîne est robuste, la politique monétaire gagne en réactivité sans perdre en discipline. Lorsque cette chaîne est fragile, la banque centrale peut réagir à des signaux trompeurs, surestimer une tension de demande qui n’est qu’une perturbation locale, ou au contraire sous-estimer une contraction territoriale sévère masquée par un agrégat national trop stable.

10.4 Les implications institutionnelles

Trois implications institutionnelles découlent directement de cette architecture. La première est qu’une banque centrale doit investir dans la qualité de la mesure avec la même rigueur qu’elle investit dans la qualité de ses modèles. La seconde est que la communication monétaire doit être cohérente avec le régime d’information: une institution qui explique clairement l’origine des chocs et la place qu’elle accorde au change, aux remittances et à l’inflation importée renforce sa crédibilité. La troisième est que la gouvernance des données devient une composante de la politique monétaire au sens large, car elle conditionne la qualité de l’inférence sur l’état de l’économie.

Pour la BRH, cela conduit à une lecture pragmatique. Il ne s’agit pas de chercher immédiatement un modèle totalisant. Il s’agit d’installer un dispositif séquentiel: un noyau rapide de nowcasting, un cadre d’agrégation cohérent, un protocole d’interprétation des chocs externes, et une discipline de scénarios reliant systématiquement inflation, activité, change et réserves.

11 Conclusion générale et orientations opérationnelles

Le passage d’un support de présentation à un rapport pour banque centrale fait apparaître plus nettement l’idée directrice du projet. La question monétaire en Haïti n’est pas celle d’une économie fermée où l’on pourrait isoler le taux directeur, l’écart de production et l’inflation sous-jacente. Elle est celle d’une petite économie ouverte, fortement exposée aux prix importés, au taux de change, à la disponibilité des devises et aux transferts privés, et où la mesure de la demande reste incomplète. Dans cet environnement, la politique monétaire efficace est nécessairement systémique.

Le premier impératif est de traiter la crédibilité comme une variable économique. Elle structure l’ancrage des anticipations et la prime de risque sur le change. Le deuxième impératif est de reconnaître la hiérarchie concrète des canaux de transmission: dans le court terme haïtien, le change et les anticipations peuvent l’emporter sur le crédit bancaire domestique. Le troisième impératif est de faire de la mesure de la demande un chantier central. Une banque centrale qui améliore sa capacité à estimer \(\widehat{x}_t\) améliore sa capacité à calibrer la politique. Le quatrième impératif est d’institutionnaliser une lecture en scénarios du contexte international, parce que les chocs d’énergie, d’alimentation, de commerce et de finance peuvent se recombiner rapidement.

Ces quatre impératifs suggèrent une feuille de route réaliste. À horizon rapproché, la BRH peut consolider un entrepôt statistique reliant paiements, crédit, transferts, change et géographie des points de service. À horizon intermédiaire, elle peut stabiliser un indicateur territorial de demande, d’abord départemental, ensuite communal lorsque la normalisation des identifiants et des adresses le permettra. En parallèle, elle peut formaliser une procédure interne de décision par scénarios, dans laquelle les hypothèses sur l’énergie, les remittances, les réserves et le change sont explicitement reliées à la fonction de perte monétaire. À plus long terme, la crédibilité de l’institution sera renforcée moins par la multiplication des annonces que par la cohérence, répétée dans le temps, entre ses diagnostics, ses décisions et les résultats observés.

L’idée de synthèse peut alors être formulée dans une dernière écriture compacte:

\[ \text{Performance monétaire}_t = \Psi\left(\omega_t,\widehat{x}_t,e_t,R_t,Rem_t,z_t^{ext}\right). \]

Cette expression n’est pas un modèle structurel complet. Elle résume cependant la thèse du rapport. Pour la BRH, la performance de la politique monétaire dépend conjointement de la crédibilité, de la qualité de la mesure, de la stabilité du change, des réserves, des transferts privés et du contexte international. Une stratégie monétaire robuste est donc moins une question de sophistication isolée qu’une question de cohérence d’ensemble.

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